Dans son dernier roman "Hors-champ" (Bûchet-Chastel), l'écrivaine Marie-Hélène Lafon explore les liens profonds qu'elle entretient avec sa terre natale du Cantal. Elle revient sur la difficulté à s'exprimer dans le monde paysan, et souligne le rôle essentiel du langage pour se construire.
L'attachement à la terre natale
Pourquoi revenir sans cesse à cette terre du Cantal dont elle s'est arrachée ? Marie-Hélène Lafon répond avec une formule frappante : "Arracher rime avec attaché, parce qu'arrachement rime avec attachement, je ne sépare pas l'un et l'autre". L'écrivaine explique qu'il existe en elle "un sens de l'honneur, de l'honneur paysan",qu'elle compare à une "couche géologique, une strate". Tout comme le photographe Raymond Depardon qui a grandi dans une ferme, elle a conscience que cette expérience donne "un rapport au réel très fort", essentiel pour créer.
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Le monde de la ferme
L'univers des fermes est marqué par une forte sensorialité, notamment celle des odeurs de bêtes. Marie-Hélène Lafon souligne l'omniprésence des vaches : "ça vous regarde, ça sent, on les entend". La mort d'une bête est perçue comme un "naufrage majeur et définitif" pour le paysan, et symbolise son impuissance. Le livre aborde également l'influence de la religion catholique dans la vie paysanne, notamment le rituel de la confession, qui révèle une répartition genrée des rôles. Dans son roman, elle fait revivre la France des années 1970, particulièrement à travers les chansons de variété de l'époque, éléments qui "remontent avec une précision stupéfiante".
L'absence de lits et ses conséquences
Dans Hors-champ, Marie-Hélène Lafon explore particulièrement le rôle du langage dans les destins contraires de ses deux personnages. Gilles, le frère qui reste à la ferme, est enfermé dans sa difficulté à s'exprimer : "Il ne peut pas formuler la question et quelque chose en lui est résigné par avance", explique l'auteure. Cette honte de ne pas savoir parler commence dès l'école et "va se déployer dans son existence".
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À l'inverse, Claire, la sœur partie à Paris, revient sans cesse et cherche à maintenir un lien avec sa famille par des gestes du quotidien, tels que "balayer, laver, ranger", mis sur le même plan que son travail d'écriture, "chercher les mots, les exhumer, les trier, les choisir". Ces actions concrètes sont pour elle un moyen de manifester son attachement indéfectible à ses proches, car "puisque les mots ne passent pas, ils restent coincés dans les gorges, ce sont des gestes".
Entre monde paysan et monde scolaire
L'auteure établit un parallèle entre la vie d'enseignant et celle de paysan, toutes deux rythmées par les saisons et les rituels : "Les professeurs de lettres classiques, souvent, se vivent comme les derniers Indiens du système scolaire", tout comme elle a décrit dans Les Derniers Indiens un monde paysan en mutation. Après plus de 40 ans dans le calendrier scolaire, elle reconnaît que les rituels du retour en classe "s'inscrivent très naturellement quand on vient du monde paysan, où on a aussi des saisons". Pour Marie-Hélène Lafon, ancienne enseignante de lettres classiques, donner accès à la langue reste "un horizon d'attente, politiquement très essentiel", qui permet d'accéder "à l'intériorité et au monde". Elle évoque les "phrases qui enferment", ces expressions familiales qui peuvent restreindre une vie.
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