Ali : Alors comme ça, Gwénaëlle, aujourd’hui, vous avez peur de nous décevoir…
Oh
là là oui.. je la vois là, toute la jeune génération de parents
féministes qui m’attend au tournant. Ah ah ! J’espère bien qu’elle va se
les farcir un peu ces greluches de Blanche-Neige et de Cendrillon,
toutes plus bêtes les unes que les autres à attendre leur blond et
stupide Prince Charmant… Qu’elle va nous le démonter fissa ce roi
pervers prêt à épouser sa fille (#Peau d’âne)… Alors, oui, ok, c’est
bon, on sait tous aujourd’hui que les contes de fées, écrits pour
certains à la toute fin du 17e siècle ne sont pas un modèle de modernité
en ce qui concerne les rapports hommes-femmes, qu’ils contribuent à
véhiculer un certain nombre de stéréotypes sur une certaine
hétérosexualité en particulier. Mais je dois avouer que pour ma part, je
n’ai pas attendu metoo pour comprendre, même enfant, que :
1 / nous, les femmes n’avions pas besoin d’hommes et encore moins de princes pour nous sauver
2
/ Nous n’étions pas forcément prêtes à tout quitter (tel la petite
sirène) par amour… ni ne souhaitions forcément être mariées et avoir
beaucoup d’enfants
3 / N’étions pas forcément douces, passives et passionnées de ménage en sifflotant
4 / Ne détenions pas toutes le pouvoir de converser au petit matin avec les animaux de la forêt.
Ali : Passée cette petite mise au point, vous être donc plutôt une fan des contes de fée…
Mais
oui ! Complètement ! Car pour moi, le fameux « Il était une fois… »
restera toujours ce moment magique où, enfant, mon papa ou ma maman, ma
sœur et moi quittions soudain la vraie vie pour nous laisser
littéralement glisser dans un monde fantastique. Un monde fait de
princes et de princesses, certes, mais un monde surtout rempli de loups,
de méchantes marâtres, de rois possessifs, de terribles sorcières, de
géants affamés… dont ensemble, soir après soir, bien au chaud sous notre
couette, nous allions pouvoir triompher. Mourir de peur mais triompher 1
fois, 2 fois, 10 fois, 100 fois s’il le fallait ! Charles Perrault, en
1697, écrivait ceci en parlant des enfants à qui on lit des contes :
« On les voit dans la tristesse et dans l’abattement, tant que le héros
ou l’héroïne de conte sont dans le malheur, et s’écrier de joie quand le
temps de leur bonheur arrive ; de même qu’après avoir souffert
impatiemment la prospérité du méchant ou de la méchante, ils sont ravis
de les voir enfin punis comme il le méritent » Le conte de fée, c’est
avant tout cela : le fait de traverser des épreuves pour de faux et en
toute sécurité, de vivre en empathie avec un héros des émotions fortes
afin d’accéder au final à un monde plus juste. Le conte de fée, c’est la
soif d’un monde où, après les épreuves, vient la justice et le droit au
bonheur. Et cet espoir, il est universel. C’est ce qui fait que si,
comme Hansel et Gretel (mon conte préféré) vous avez subi une enfance
terrible, eh bien oui, vous pouvez toujours fonder votre espérance sur
le fait que le choses rentreront un jour dans l’ordre.
Ali : Et puis, les contes, c’est aussi un langage savoureux, une entrée dans la littérature.
« Tire
la chevillette, la bobinette cherra… » (Ali, vous me conjuguerez le
verbe choir à tous les temps tous les modes !), « c’est pour mieux te
manger mon enfant ! »… Si les contes traditionnels ne sont pas hyper
metoo, ils font partis des trésors de littérature qui traversent les
générations et tissent une culture commune. Le magique « Il était une
fois… » nous fait entrer dans un autre monde, régi par d’autres lois.
Alors, comme le conseillait la grande conteuse Miss Sara Cone Bryant dès
1905 à ses apprentis conteurs : prenez votre histoire au sérieux,
traitez-la avec respect car si elle vaut la peine d’être dite, elle
mérite d’être bien dite. Prenez votre temps pour la lire. Laissez
derrière les soucis de la journée et du lendemain… Car ce que nos
enfants désirent encore plus que l’histoire elle-même, c’est nous
entendre la lui lire.