vendredi 26 novembre 2021

L’uniformisation du monde, un texte alarmant et visionnaire de Stefan Zweig, écrit en 1925


 
https://www.rtbf.be/musiq3/emissions/detail_chronique-litterature/accueil/article_l-uniformisation-du-monde-un-texte-alarmant-et-visionnaire-de-stefan-zweig-ecrit-en-1925?id=10885737&programId=13209

Si nous connaissons l’impérissable romancier, le biographe qu’est Stefan Zweig, nous redécouvrons aussi ces jours-ci le critique littéraire grâce à Albin Michel qui publie une série d’inédits en français, et nous savons qu’à travers tout ce que ce fin lettré écrit, il est toujours essayiste. Parce qu’il n’aura jamais cessé d’éveiller à la beauté, à la richesse de la culture européenne, aux chefs-d’œuvre russes, allemands, anglais, français qu’il chérissait, et il n’aura jamais cessé non plus de nous mettre en garde contre les périls de l’amnésie.

Dans L’uniformisation du monde, il s’alarme de la perte irrémédiable du monde d’hier, un monde où le raffinement, la conversation, la complexité et les identités croisées étaient une richesse, et s’accompagnaient de sollicitations intellectuelles, artistiques, esthétiques qui nourrissaient l’être. Un monde varié qu’il voit sombrer sous le rouleau compresseur de l’uniformisation d’une pensée unique et d’une économie de marché qui nous abreuvent d’un flot continu d’images, de sons, de goûts – de mauvais goût — identiques partout l’on se trouve.

L’arôme délicat de ce que les cultures ont de singulier se volatilise de plus en plus.

Ce que pointe Stefan Zweig dans cet opuscule, c’est l’américanisation du goût, se désolant qu’on lise tous le même livre au même moment, qu’on parle tous du même film et que tous, nous nous habillons partout de la même manière.

Et cet article, Stefan Zweig l’a écrit en 1925. Il ne sait pas encore que le nazisme l’obligera à quitter l’Europe pour le Brésil où il s’est suicidé, mais à le lire ici, c’est comme s’il savait ce que notre monde allait devenir après. Nous allions nous soumettre volontairement à un lent renoncement général, à un asservissement volontaire, à une tyrannie consumériste qui triompherait avec notre consentement reconnaissant. Reconnaissant car cette mode américaine, dit-il, émane de nos sauveurs, déjà en 1918. "Aucun empereur, aucun khan dans l’histoire du monde n’avait connu une telle puissance, aucune doctrine morale ne s’était répandue à cette vitesse."

Cette uniformisation du goût, cet asservissement économique à une industrie culturelle ne serait qu’un moindre mal si elle ne s’accompagnait pas, nous dit Stefan Zweig, d’un danger pour l’esprit. L’ennui américain nous menace, dit-il, ce besoin effréné de nouveautés, d’étourdissement, de vaine frénésie, lui qui chérit le temps lent de l’apprentissage, et le temps délicieusement perdu à bavarder au café autour d’une partie d’échecs.

Ce texte de 1925 pourrait être suranné et risible s’il n’était aussi alarmant et visionnaire. Il perçoit de ce qui nous arrive : "Le sentiment de liberté individuelle submerge l’époque", avec ce paradoxe, c’est qu’il s’accompagne en réalité de la perte de "liberté par rapport aux opinions, aux choses /../. Et c’est notre tâche : devenir toujours plus libre, à mesure que les autres s’assujettissent", en savourant presque dans la clandestinité, la variation infinie de la nature, "l’art, qui survit dans l’invention d’êtres continuellement pluriels, la musique et la conversation avec des personnes ouvertes d’esprit." C’était déjà une urgence en 1925.

" L’uniformisation du monde " de Stefan Zweig, paraît aux éditions Allia.




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